Co-écrit par Herbot Mesnard & Valérie Baschet
En 2023, les inondations sur un site Volkswagen au Portugal ont suspendu la production conduisant à un déficit estimé de 40 000 véhicules. La même année, l’inondation d’un fournisseur d’aluminium a interrompu la production de Porsche pendant plusieurs jours. Ces incidents ne sont pas des anomalies. Ce sont les premiers signaux d’un risque systémique que la plupart des PME et ETI industrielles n’ont pas encore mesuré.
Un tiers des entreprises déjà touchées
Selon l’étude Bpifrance Le Lab de décembre 2024, 34 % des dirigeants de PME-ETI déclarent que leur entreprise a déjà été impactée directement ou indirectement par un aléa climatique1 tel que les sècheresses, inondations, feux de forêt, etc.
Pour un site industriel, cela se traduit concrètement : stocks détruits, machines à l’arrêt, chaînes logistiques coupées, salariés qui ne peuvent pas se rendre au travail ou qui sont moins productifs. Et des primes d’assurance qui grimpent, quand la couverture n’est pas purement et simplement refusée.
« Nous avons des exemples concrets d’entreprises qui, face à des projections d’inondations, ont décidé de relocaliser leurs usines, parfois même des installations récentes, pour prévenir les risques futurs. »
Jérôme Stubler, Président Directeur Général d’Equans (Rapport BCG x Quantis, 2025)
1 Les aléas climatiques sont des évènements climatiques pouvant entraîner des dommages sur les personnes, la santé, les infrastructures, les activités humaines. Ceux-ci augmentent en fréquence et en intensité avec le réchauffement climatique.
Le vrai risque est celui qu’on ne voit pas
La majorité des dirigeants pense être à l’abri. Seuls 16 % ont réalisé un diagnostic de vulnérabilité climatique (Bpifrance Le Lab). C’est une erreur d’appréciation coûteuse. La vulnérabilité d’un site dépasse largement ses murs : un arrêté préfectoral qui limite vos prélèvements d’eau par temps de sécheresse, un fournisseur frappé par une canicule, une route départementale coupée par une coulée de boue, un réseau électrique saturé en période de forte chaleur.
Le BCG estime que les risques climatiques physiques pourraient représenter 5 à 25 % de l’EBITDA annuel d’une entreprise dans un scénario à +2 °C, sachant que la trajectoire nationale de référence (TRACC) table sur +4 °C à horizon 2100.
Ce que font les industriels qui ont compris
Quelques entreprises ont pris le sujet en main. Leurs retours d’expérience montrent que l’adaptation n’est pas un centre de coût, c’est un investissement rentable.
- Charles & Alice (ETI, compotes, Sud-Est) a été confrontée en 2017 à un arrêté préfectoral limitant ses prélèvements d’eau en pleine sécheresse, entraînant ainsi un risque direct d’arrêt de production. L’entreprise a engagé une démarche d’économie d’eau sur vingt ans pour sécuriser son activité dans un territoire désormais sous tension hydrique six mois par an.
- Pocheco (PME, fabrication d’enveloppes, Nord) pour répondre aux défis posés par les fortes chaleurs et la raréfaction des ressources en eau a progressivement remplacé ses toitures conventionnelles par des toitures végétalisés et mis en place des systèmes de récupération d’eau de pluie. Ainsi 50% des 7 500m2 de toitures sont végétalisées et 100% des eaux de procédés et sanitaires sont fournies via la récupération des eaux de pluie.
- Atalu (PME, pose de menuiseries aluminium, Alsace) a mené une analyse de la résilience climatique de ses activités qui a démontré que les inondations & canicules pourraient faire perdre 1 mois d’activité supplémentaire à l’entreprise. Désormais, les décisions d’investissement du site intègrent systématiquement la résilience climatique.
« En tant que dirigeant, je dois avoir une vision à 5-10 ans d’où j’emmène mon entreprise et si je n’intègre pas la dimension climat, je suis à côté de la plaque. »
Atalu (Rapport ADEME « En entreprise, comment s’engager dans un parcours d’adaptation au changement climatique », 2024)
L’équation financière est claire
Les études convergent : le coût de l’inaction dépasse celui de l’adaptation au changement climatique. En 2023, un échantillon de 580 entreprises ayant répondu à l’enquête CDP estimaient que chaque euro investi dans l’adaptation préservait d’un impact financier lié aux risques climatiques 7 à 15 fois supérieur.
Ne rien faire, c’est accepter des arrêts de production non planifiés, des primes d’assurance en hausse continue et une dévalorisation progressive des actifs. C’est aussi se couper de marchés : banques, assureurs et donneurs d’ordres intègrent de plus en plus la résilience climatique dans leurs critères de décision.
Par où commencer
1. Cartographier son exposition : pas seulement les murs de l’usine, mais les fournisseurs critiques, les réseaux d’énergie, d’eau et de transport dont dépend le site.
2. Réaliser un diagnostic de vulnérabilité structuré : analyser exhaustivement la capacité d’adaptation et la sensibilité de ses activités sur les sites les plus exposés. Le Diag’Adaptation, un dispositif opéré par Bpifrance, permet d’y accéder pour un reste à charge de 3 000 € HT.
3. Chiffrer le coût d’inaction face au coût d’action : pour chaque risque identifié, comparer la perte potentielle au coût de la mesure d’adaptation. C’est le langage que comprend un comité de direction.
4. Intégrer les risques climatiques dans les décisions stratégiques : Plan de Continuité d’Activité, décisions d’investissement, politique achats. Pas un rapport de plus, un réflexe de gestion.
Un sujet business, pas RSE, à anticiper
Nous développons un état d’esprit "Resilience asa business", où l’adaptation devient un sujet de rentabilité, de compétitivité, mais aussi d’opportunité pour nos métiers. »
VINCI (Rapport ADEME « En entreprise, comment s’engager dans un parcours d’adaptation au changement climatique », 2024)
Le sujet de l’adaptation est vaste et peut directement impacter le business de l’entreprise. Aussi, la mise en marche est souvent difficile : seuls 12 % des dirigeants de PME et ETI ont déjà défini une stratégie et des plans d’actions en matière d’adaptation (Bpifrance Le Lab). Mais les entreprises qui auront cartographié et réduit leur vulnérabilité avant le prochain événement climatique ne seront pas dans la même position que celles qui découvriront le problème.
Anticiper aujourd’hui, c’est protéger son activité, lisser ses investissements et créer de la valeur demain.
Valérie BASCHET, présidente et associée co-fondatrice de meaneo, un cabinet de conseil en stratégie (société à mission) dont la raison d’être est de contribuer à ce que l’entreprise ait un impact positif et durable sur le monde.
Valérie a un parcours de +20 ans dans l’industrie de la santé et diverses expériences au sein de directions générales internationales.
Herbot MESNARD, consultant, a rejoint meaneo en 2025 après un premier parcours en conseil environnement/ESG. Herbot a accompagné une vingtaine d’entreprises (grands groupes, ETI, PME) dans l’analyse environnementale de leurs activités et développe désormais ces expertises chez meaneo. Herbot est accrédité par Bpifrance pour réaliser le Diag Adaptation, un dispositif d’analyse des risques climatiques subventionné à 50% par Bpifrance.
Sources
Bpifrance Le Lab, « L’adaptation des PME et ETI au changement climatique », décembre 2024.
BCG x Quantis, « Adaptation & Résilience des entreprises au changement climatique », mars 2025.
ADEME / EpE, « Entreprises et adaptation au changement climatique — guide de bonnes pratiques », février 2024.
DGE / ADEME, « Recommandations issues d’expérimentations avec des entreprises pionnières », janvier 2026.